
On vous rassure tout de suite, inutile de faire sonner les signaux d’alerte des veilles sanitaires, aucune épidémie meurtrière ne sévit à Saigon, mais aujourd’hui nous avons eu le plaisir de rencontrer à la Librairie Française de la rue Ho Tung Mau l’écrivain Patrick Deville, dont nous avions adoré le dernier roman Peste et Choléra, une oeuvre de fiction littéraire, un roman donc, mais où tout est vrai, consacré au Docteur Alexandre Yersin, médecin franco-suisse, disciple de Pasteur, découvreur du bacille de la peste en 1894, créateur de la station d’altitude de Dalat et résidant au long cours de la ville de Nha Trang où il s’est éteint il y a 70 ans.
Mais avant d’en venir au coeur de l’actualité littéraire, il convient tout d’abord de répondre à LA question qui nous hante tous chez Marou: Yersin a-t-il oui ou non introduit le cacao en Indochine? La réponse de Patrick Deville, qui s’est penché sur les archives de Yersin à l’Institut Pasteur est: probablement non! Et pourtant Yersin a tenté d’introduire et d’acclimater beaucoup de nouvelles variétés: de la feuille de coca à l’hévéa en passant par la quinine. Ce qui confirme qu’on ne prête qu’aux riches (ou aux narco-trafficants)…
Pour fêter ce 70e anniversaire (et peut être aussi sa victoire du prix Femina 2012?) Patrick Deville est revenu au Vietnam et avant de partir vers Nha Trang et Dalat où vont se dérouler les célébrations officielles, l’auteur est à Saigon. C’est ici, il y a un an qu’il avait fini le manuscrit du roman, ayant suivi les traces encore largement visibles (mais pour encore combien de temps?) de cette figure centrale et pourtant totalement à part dans l’aventure coloniale française en Indochine. Tellement à part en fait qu’une rue porte encore son nom à Saigon et que sa mémoire fait l’objet d’un petit culte entretenu par l’institut Pasteur du Vietnam et une association à la mémoire du bon Docteur Nam.

Car si l’on suit bien le fil de ce roman vrai, que prédestinait cet homme possédé à la fois d’un génie pratique extraordinaire, capable d’identifier le bacille de la peste en 2 coups de cuillère à pot, alors que ses rivaux bien mieux équipés piétinent, capable par simple curiosité de créer, de la mer à la montagne une immense ferme expérimentale, produisant de la quinine, du caoutchouc, des légumes acclimatés, des fleurs, cet entrepreneur à succès qui ne se préoccupe pas d’argent, ce pionnier de l’automobile, de l’aviation, ce savant calviniste aussi curieux que frugal, cet esthète aussi qui parcourt la jungle à la recherche d’orchidées rares, cet homme aux talents donc si protéiformes et si tôt reconnus, que diable est-il venu se perdre sur les plages de Nha Trang, ce petit port de pèche endormi?
Selon Patrick Deville une partie de la réponse se trouve dans le parallèle qu’il établit avec la vie de Rimbaud, le poète effronté, le génie précoce de la modernité qui va changer de vie dans le départ vers l’Afrique et se survivre juste assez longtemps pour tenter de devenir ce héros positiviste que Yersin incarne, larguant son bagage de fort en thème, et de virtuose du vers pour aller vouloir dompter un bout perdu de la terre des Afars. Il rappela dans son intervention que Rimbaud, dont la bibliothèque n’a pas survécu, contrairement à celle de Yersin, ne commandait plus depuis son Abyssinie que des manuels techniques. On peut regretter comme le fait remarquer le roman que Rimbaud n’ait pas disposé des mêmes connaissances médicales que Yersin: là où les 2 hommes furent blessés au cours de leurs aventures, Yersin put se soigner et se remettre complètement pour vivre encore 50 ans alors que Rimbaud ne sut que rentrer mourir à Marseille.
On saisit bien l’attrait de ces personnages quittant le statut bougeois et valorisant qui du Parnasse, qui de l’Institut Pasteur alors à la pointe du progrès médical pour aller parcourir, mais pas comme aujourd’hui en touriste, plutôt pour aller conquérir un monde nouveau, que la quinine et la photographie et le bateau à vapeur mettent à portée de main de ces gamins terribles et trop couvés par leurs mères et leurs soeurs, aussi casanières qu’ils seront aventureux. On songe aussi à cet autre médecin, que mentionne en passant Patrick Deville, traversé quelques décennies plus tard par la même bougeotte, côtoyant lui aussi l’Institut Pasteur mais qui ne trouvera que son propre dégoût au bout de l’aventure: LF Céline, héros négativiste?

On a profité avec gourmandise intellectuelle de ce petit moment auprès d’un écrivain qui avoue que la contrainte choisie de raconter une histoire vraie lui offre une liberté infinie (jusqu’à l’auto-fiction qui voit apparaitre en surimposition sur les lieux du passé où Yersin passe un ‘fantôme du futur’ dont la narration ne laisse aucun doute sur l’identité) pour lui demander s’il voyait dans sa démarche des parallèles avec par exemple Pierre Michon (Rimbaud le Fils) ou Jean Echenoz (Ravel…). Petit sourire de l’auteur qui avoue avec plaisir que même si leurs approches diffèrent (A propos du Ravel d’Echenoz: ‘Echenoz parle d’une piscine sur le pont du paquebot qui amène Ravel aux Etats Unis, en tant que Nazairien je sais que c’est anachronique et je ne me serais jamais permis d’écrire cela!’), ces deux auteurs sont des amis proches et que ces questions animent souvent leurs conversations.
(Note du rédacteur du post: aurais-je un jour le droit d’assister à un repas entre Echenoz, Michon et Deville? je suis prêt à payer les boissons!).
